L'utopie végane

Depuis que l’on sait fabriquer des compléments alimentaires, comme la vitamine B12, il est tout à fait possible de ne pas consommer de produits d’origine animale et de suivre un régime végétalien, sans viande ni laitage. Mais à quoi ressemblerait la Terre si tout le monde devenait végane ou antispéciste ?

Dans un futur végane, l’humain n’a plus tous les droits sur les autres espèces, c’est un animal parmi les animaux qui refuse leur exploitation. Manger de la viande ou du poisson est regardé avec horreur, mais le véganisme va plus loin qu’un régime alimentaire végétalien, qui proscrit les œufs, le miel, le fromage, le beurre et le lait. C’est un projet de vie qui refuse également des matières comme le cuir ou la laine, ou les productions ayant fait appel à de la traction animale. Pour ses partisans, une société végane et / ou antispéciste conférerait des droits aux animaux, serait plus saine et plus écologique. Ce n’est pour le moment qu’une théorie jamais expérimentée à grande échelle. Aucun peuple ni aucune communauté n'est parvenu à vivre longtemps selon ces principes philosophiques et plusieurs tentatives ont échoué par le passé [1]. De nos jours, le véganisme se développe ; il est de plus en plus expérimenté au quotidien, peut-être par 0,5 % ou un peu plus de la population de certains pays. Le marché est florissant et bénéficie aussi de consommateurs occasionnels.

L'indispensable B12

Jusqu’à peu, l’idéal végane se heurtait à une contrainte physiologique qui le rendait inapplicable : notre besoin en vitamine B12. Parmi tous les nutriments essentiels au fonctionnement de l’organisme, c’est le seul dont les apports ne peuvent être satisfaits avec une alimentation strictement végétale. Une carence en B12 détruit le système nerveux et peut conduire à la mort. Cette réalité scientifique n’est pas connue de tous les véganes, et pire, certains assurent derrière des stands associatifs ne pas en avoir besoin, ou prétendent que l’on en trouve suffisamment dans certaines plantes. Nous ne sommes pas tous égaux face aux risques de carence, mais affirmer ceci comme une généralité est faux, inconscient et dangereux. Si certains refusent d’y croire, c’est peut-être parce que le problème n’est pas perceptible immédiatement. Les réserves de B12 accumulées s’épuisent après quelques mois ou années selon les personnes. Mais si un enfant est carencé, il ne faut pas attendre longtemps l’issue fatale ou des séquelles irréversibles.

L’obstacle à une alimentation végétalienne a été levé en 1947, date de la découverte de la B12. On peut désormais produire facilement cette vitamine et en fabriquer de grandes quantités, parfois en ayant recours à des bactéries génétiquement modifiées. La majorité de la B12 produite est d’ailleurs destinée aux animaux d’élevage omnivores, volailles ou porcins, comme facteur de croissance et parce que les produits d’origine animale coûtent plus cher. L’Homme peut lui aussi prendre ces compléments alimentaires pour se passer totalement de produits animaux. De bonnes connaissances diététiques permettent d’éviter les autres carences possibles, comme en fer, zinc, iode ou calcium. « L’accès à la vitamine B12 bactérienne de culture offre la possibilité à notre empathie de grandir. Aujourd’hui, on peut se passer des produits d’origine animale, pour changer nos rapports à la biosphère. Chaque personne est donc face à un cas de conscience », affirme Constantin Imbs, président de la Société végane francophone. Lui veut « informer et ne pas faire de prosélytisme ». Il se dit plutôt opposé aux méthodes choc choisies par d’autres associations, comme les images d’animaux en souffrance qui « jouent sur les sentiments, provoquant radicalisation et misanthropie, sans rendre leur dignité aux animaux ». Il regrette aussi que des personnes abandonnent le véganisme faute d’avoir été informées sur les éléments qui le rendent techniquement possible, et qui permettent donc de rester en bonne santé.

Disparition des animaux d'élevage

Mais que deviendrait la Terre si tout le monde était végane ? L’une des conséquences les plus importantes serait la disparition de l’élevage, critiqué pour sa cruauté, son impact environnemental et l’importance des surfaces qui lui sont dédiées. « On ne pourrait pas ouvrir comme ça les portes des prisons, cela conduirait 20 millions de bovins vers une mort lente et douloureuse, concurrencerait l’accès à la nourriture pour les animaux sauvages, bouleverserait les équilibres écologiques et conduirait à une catastrophe. Mais on veut que la domestication cesse, les animaux ont extrêmement souffert de la sélection des races et sont inadaptés à la vie sauvage. Il faut assécher la demande et ne plus faire naître jusqu’à l’extinction des lignées d’élevage », propose Constantin Imbs.

Ce ne serait pas une bonne idée pour Jean-Louis Peyraud, chercheur à l’Inra, qui défend l'élevage et se démarque, tout comme la Société végane, des exagérations qui peuvent accompagner certaines plaidoiries pour la cause animale. « L’élevage est attaqué avec beaucoup de gros chiffres sans que l’on définisse leur périmètre. Les deux tiers des terres émergées sont utilisés par l’élevage, mais les trois quarts sont des surfaces en herbe non labourables, comme les zones de montagne, les steppes, les toundras, etc. Quand on entend qu’il faut 15.000 litres d’eau pour faire 1 kg de viande, ce n’est pas vrai, en réalité, 95 % retournent dans le cycle de l’eau. On estime qu’il faut entre 550 et 700 litres pour produire un kg de viande de bœuf et seulement 50 litres d’eau utile. Il faut trouver des nouveaux équilibres, comme en polyculture élevage, car il est aussi porteur de solutions écologiques. »

Selon lui, il n’y a d’ailleurs pas d’agriculture durable sans élevage. « Les effluents animaux apportent de la matière organique aux sols, les prairies maintiennent une biodiversité microbienne et d’invertébrés dans le sol, floristique avec du nectar pour les abeilles et aussi des habitats pour la faune sauvage, et stockent beaucoup de carbone. » L’Inra a mené une étude collective qui analyse l’impact global de l’élevage européen dans ses rôles environnemental, économique et social. « L’expertise réalisée montre qu’il y a des points positifs et des points négatifs dans les différents types d’élevage. » [2]

Un des grands reproches faits à l’élevage est la concurrence alimentaire qu’il engendre entre les cultures destinées aux humains et celles destinées aux animaux. Un tiers des céréales produites dans le monde le sont pour les animaux d’élevage alors qu’elles pourraient nourrir directement des humains. Mais si toute la population était végane, cela ne voudrait pas forcément dire plus de surfaces agricoles disponibles. Il en faudrait même certainement plus car l’élevage contribue à valoriser certaines surfaces qui ne peuvent pas être cultivées. [3] « Tant qu’un bovin pâture dans un système d’herbe, il peut en manger autant qu’il veut, ce n’est pas consommable par l’homme », rapporte Jean-Louis Peyraud. Au niveau mondial, qu’il s’agisse de foin ou de sous-produits de culture végétale, 80 % de l’alimentation des animaux d’élevage n’est pas assimilable par l’homme. « En prenant en compte ce paramètre, on atteint en France une protéine animale produite pour une végétale pour les porcs et les volailles. Dans les systèmes herbagers, on produit 2 kg de protéines de lait pour 1 kg de protéines végétales consommable par l’homme. Les ruminants sont donc des contributeurs nets de protéines pour les humains », affirme encore le chercheur.

Ré-ensauvager

Ces arguments ne sont pas recevables par les véganes qui n’acceptent de toute façon pas que des êtres souffrent pour notre simple plaisir gustatif. Ils se réjouissent aussi d’une autre conséquence de la disparition de l’élevage : la reforestation. En France, de nombreuses prairies sont artificiellement maintenues par des herbivores. « Cela change tout, car la forêt est considérablement plus écologique en termes de biodiversité, de puits de carbone et de rétention des eaux. On a besoin d’espace sauvage, pas de paysages artificiels. La position de l’association est de ré-ensauvager les zones qui n’ont pas intérêt à être cultivées, nous n’avons pas de raison de vouloir absolument y exploiter des animaux », veut trancher Constantin Imbs. « On est sur l’idée que l’espèce humaine pourrait choisir une nouvelle civilisation, réinventer nos rapports avec les animaux pour éviter de les tuer, dépasser notre nature pour nous libérer nous-mêmes de l’élevage et de la consommation culturelle de viande. »

Zoopolis, le futur végane

L’objectif de la Société végane est la « réduction maximale de l’impact des vies humaines sur l’ensemble des organismes de la biosphère (plantes, champignons, algues, bactéries et archées) » [4]. En conséquent, elle rejette la théorie antispéciste qui ne prend en compte que les organismes capables d’éprouver de la souffrance, « car à dire vrai, 99 % des espèces animales ne sont probablement pas sensibles » [5]. Mais penser un monde végane si différent du nôtre nécessite beaucoup d’anticipation et d’inventivité. Sue Donaldson et Will Kymlicka ont imaginé une utopie plutôt antispéciste dans leur ouvrage Zoopolis. Ils décrivent une société multi-espèces dans laquelle chaque être doté de sa propre subjectivité dispose de droits pour protéger ses intérêts. Des règles de « droits relationnels » sont instituées pour cohabiter et partager l’espace entre humains et non-humains. « Exprimé sous la forme la plus simple, cela signifie que l’on reconnaît qu’ils ne sont pas des moyens pour nos fins. Ils n’ont pas été placés sur Terre pour nous servir, nous nourrir ou nous réconforter. » Il existerait différentes communautés, comme celle qui est appelée « humanimales » regroupant notre espèce et les animaux domestiques. Contrairement à certains antispécistes, les auteurs ne souhaitent pas forcément l’extinction de ces derniers. « Le remède est plutôt de les inclure en tant que membres et citoyens de la communauté ».

Des êtres sociaux comme les chats, les chiens et d'autres espèces de ferme se sont mêlés au fil du temps aux sociétés humaines. Il faudrait donc veiller à mieux les comprendre et établir une forme de communication afin que, dans la mesure du possible, leurs souhaits soient pris en compte. Ils seraient même représentés par des humains dans les instances politiques. Leur alimentation devra être végane et ceux qui veulent un chat pour compagnon s’engageraient à « faire le nécessaire pour que le chat s’épanouisse tout en étant soumis aux contraintes nécessaires », c’est-à-dire ne pas tuer. Les naissances seraient contrôlées et l’un des objectifs serait de retrouver petit à petit le caractère sauvage des espèces modifiées pour les besoins de l’Homme. Ils pourraient continuer à rendre des services de leur plein gré, comme la possibilité de récupérer des excréments pour l’engrais, la tonte des pelouses par les moutons ou le débroussaillage par les chèvres, retrouver des personnes grâce au flair d’un chien, etc. En revanche, ce serait une contrainte trop lourde pour un chien d’assister continuellement un aveugle parce qu’il ne pourrait plus « se livrer aux autres activités et relations qui lui importent ».

Respect de la vie sauvage

En ce qui concerne les animaux sauvages, leur souveraineté est reconnue sur les territoires qu’ils occupent. L’expansion humaine serait donc stoppée pour ne pas détruire leurs habitats, et nous n’interviendrions chez eux qu’en cas de grand péril. Leur mode de vie serait respecté au nom de leur autonomie, ce qui signifie accepter la prédation. « Les animaux sauvages ne sont pas dans des conditions de justice les uns envers les autres ; la survie de certains requiert inévitablement la mort d’autres. C’est une caractéristique regrettable de la nature ». Cette position fait débat, car certains véganes souhaitent adopter des mesures actives afin d’empêcher que des animaux en tuent d’autres. Cela semble difficile à concevoir, mais ils rejettent l’idée de prédation naturelle et imaginent qu’elle pourrait donc potentiellement cesser. Pour la Société végane, ce débat n’a pas lieu d’être. « Le véganisme c’est vivre sans exploiter les animaux, il ne s’oppose donc pas à la prédation entre les animaux. »

Les animaux liminaires constituent la troisième et dernière catégorie dans Zoopolis. Ils sont autonomes comme les animaux sauvages, mais vivent sur des territoires habités aussi par les humains. Ce sont les rats, les pigeons, les canards, etc. Trop extérieurs à la société pour devenir des citoyens, mais trop proches pour éviter des règles de coexistence, Sue Donaldson et Will Kymlicka proposent pour eux un statut de résident. C’est une sorte de régime spécial qui implique une sécurité de résidence tout en leur interdisant l’accès à certaines zones comme les appartements ou les cultures. Les humains conserveraient aussi le droit de limiter leur nombre, non pas en les tuant, mais en réduisant leur natalité.

Délit ou croyance ?

Si ce scénario semble un peu futuriste ou hasardeux, certains militants, pragmatiques, considèrent qu’ils ne verront pas de leurs yeux l’avènement d’une société végane. Mais ils ont la certitude de contribuer à diminuer le nombre de souffrances et d’organismes vivants tués en partageant leur message. Le véganisme commence à s’immiscer dans la société. Au point qu’en Italie, une proposition de loi, qui visait le régime végane, a été déposée par une députée pour punir de quatre années d’emprisonnement des parents qui imposeraient un régime alimentaire déséquilibré à leurs enfants. Dans la province de l’Ontario au Canada, le véganisme pourrait au contraire devenir presque sacré, selon une commission sur la révision du Code des droits de l'Homme local, au sens où il représente « une croyance non religieuse qui influence de manière substantielle l’identité, la vision du monde et le mode de vie d’un individu ». Le véganisme n’est encore pas une religion, mais il interroge radicalement l’impasse à laquelle nous conduirait la poursuite d’une consommation beaucoup trop excessive de viande.

Guillaume
Photo : Nastasia Froloff / L214

1. Louis Rimbaud, Georges Butaud et d’autres ont contribué à la fondation de communautés végétaliennes comme celle de la Terre Libérée au début du XXe siècle. Elles se sont soldées par des échecs expliqués en partie par les carences dont souffraient ses membres.
2. L’étude de l’Inra de novembre 2016 : Rôles, impacts et services issus des élevages en Europe.
3. Si la population mondiale était végétarienne, il faudrait moins de surfaces cultivées que si elle était végane ou omnivore.
4. Voir http://www.societevegane.fr/documentation/pourquoi-etre-vegane/specisme-...
5. S’il est prouvé que les mammifères ou les oiseaux par exemple ressentent la douleur, ce n’est pas le cas des invertébrés, comme les mollusques et les insectes qui représentent la quasi totalité des espèces animales.


Cet article constitue l'introduction de notre dossier "Des animaux et des hommes", publié dans le numéro 15 de Lutopik (été 2017), dont vous pouvez aussi retrouver le sommaire ICI et que vous pouvez commander sur cette page.

Ajouter un commentaire