Place aux vieux !

Dans une société qui cultive la performance et la jeunesse comme des plantes sacrées, les personnes âgées sont bien souvent laissées de côté. Nous avons eu envie d’aller à leur rencontre, en établissement ou chez eux, découvrir leur réalité et leurs projets. Car il faut bien se préparer, avec un peu de chance, la vieillesse nous arrivera tous ! Voici l'introduction du dossier de notre dernier numéro, intitué "Place aux vieux !", dont vous pourrez retrouver le sommaire en bas de cet article.

Ils sont de plus en plus nombreux, les vieux. Avec les baby boomers qui arrivent à l’âge de la retraite, on parle même d’un papy boom, qu’il serait plus juste de renommer mamie boom, les femmes étant plus nombreuses que les hommes passé un certain âge. Alors qu’en France on enregistre une naissance toutes les 42 secondes, une personne de plus de 50 ans naît toutes les 37 secondes, s’amuse à calculer le sociologue Serge Guérin. En 2050, un tiers des Français sera âgé de plus de 60 ans (contre un cinquième aujourd’hui), et la part des plus de 75 ans dans la population passera de 9,3 % à 16 % entre 2015 et 2060.

Sans parler de tsunami gris, nous assistons bien là à une transition démographique. Et puisque « la qualité d’une société se reconnaît à la façon dont elle traite ses vieux », comme l’écrivait Hamadou Ampate Bâ, la nôtre a de gros efforts à fournir. Placées en maisons de retraite, soustraites à la vue du monde, infantilisées et privées du droit de décision (comme celui de choisir son lieu de vie même s’il présente des risques) ou obligées de travailler pour compléter des retraites minuscules, les personnes âgées ne sont pas à la fête. Heureusement, ce tableau noir est éclairci par les très nombreuses personnes qui s’investissent auprès d’elles. Car la solidarité existe bel et bien, qu’elle s’opère à titre familial, amical ou professionnel.

Une image stéréotypée

En France, il a fallu attendre la canicule de 2003 et ses récits de vieillards morts seuls sous l’effet de la chaleur pour prendre l’entière mesure des difficultés rencontrées par les plus anciens d’entre nous. L’État débloque alors quelques aides pour l’adaptation des logements ou des hébergements, impose un jour férié travaillé en soutien aux personnes âgées, lance des pistes pour une loi sur la fin de vie… Mais le débat sur la place accordée aux personnes âgées dans la société n’a pas lieu. Au contraire, le traitement médiatique de cet été meurtrier a contribué à dramatiser l’image de la vieillesse, presque exclusivement représentée sous l’angle de la dépendance et/ou de l'isolement. La seule alternative à cette sombre description est celle proposée par le marketing, qui crée une nouvelle catégorie de consommateurs : le senior, un vieux en forme, sans rides, mais disposant d’un bon pouvoir d’achat. Avec ces deux stéréotypes, on est loin de la réalité.

Pourtant, moins de 10 % des personnes âgées de plus de 60 ans seraient dépendantes, et l’image du senior passant son temps en croisière n’est guère plus représentative. « Contrairement à ce que nous avons connu dans la deuxième moitié du 20ème siècle, la pauvreté risque de se développer à nouveau parmi les personnes âgées », estime le Haut Conseil pour le logement des personnes défavorisées. Mais alors qui sont-ils ces seniors, ces aînés, ces anciens, ces gens du 3ème, du 4ème, du 5ème âge, ceux qu’on ne peut souvent plus appeler « vieux », comme si le mot était péjoratif ou méprisant ? Si l’on peine à les nommer, c’est que les personnes âgées ne forment pas un groupe homogène. « Il y a autant d’écart entre un centenaire et un sexagénaire qu’entre un sexagénaire et quelqu’un de 20 ans », rappelle souvent Claude Fages, qui s’occupe d’habitat dans une association grenobloise pour la qualité de vie des personnes âgées.

L’un des dénominateurs communs de la vieillesse pourrait être la conquête du temps. « C’est l’âge de la liberté et du temps choisi », revendique Thérèse Clerc, nonagénaire militante féministe et âgiste (osons le néologisme puisqu’elle l’affirme, « la vieillesse est une nouvelle militance »). Ce temps retrouvé, beaucoup le mettent à disposition de leur famille, de leur ville, d’une passion… Tous secteurs confondus, bien des associations n’existent que grâce à l’engagement de nos aînés. De quoi relativiser le débat sur le coût de la prise en charge des vieux pour la société, un sujet récurrent dès qu’on agite le chiffon rouge du vieillissement de la population.

Certes, l’allongement de l’espérance de vie augmentera les dépenses de santé, et modifiera l’équilibre social. Alors que l’on compte actuellement 2,1 actifs pour un retraité, ce ratio passera sous la barre des 1,5 en 2060. Il manquera de l’argent pour les retraites. Mais même l’Observatoire national de la fin de vie le rappelle : « les vieux ne sont pas qu’un enjeu économique, comme on peut le penser en lisant tous les documents afférents à la "Silver économie" : ils sont d’abord ceux qui sont porteurs du sens de l’existence que nous souhaitons mener dans notre société ». Alors plutôt que de baisser des retraites ou de transformer les seniors en nouveau marché économique, pourquoi ne pas considérer cette évolution comme l'occasion d’inventer un nouveau rapport au travail et au temps ?


Un projet de loi sur l’adaptation de la société au vieillissement

Pour la première fois, un gouvernement s’attaque à la question de l’adaptation de la société au vieillissement à travers une proposition de loi qui s’organise selon trois axes : anticiper, adapter la société et accompagner les personnes en perte d’autonomie. Le texte, voté en première lecture en septembre, prévoit des aides financières pour le maintien à domicile des personnes âgées, instaure un droit au répit pour les aidants ou encore réforme l’APA, l’allocation personnalisée d’autonomie. Mais pour les spécialistes de la question gérontologique, ce texte est décevant. L’idée du 5ème risque, qui consistait à créer une nouvelle branche de la sécurité sociale pour couvrir les risques liés à la dépendance et lutter contre les discriminations du système de l’APA, a notamment été abandonnée. De plus, la hausse du financement de l’APA (qui diffère selon les départements) est dérisoire, et rien ne concerne les loyers beaucoup trop élevés pour les petites pensions des maisons de retraite…

Sommaire du dossier :

« Les vieux pourraient rendre la société plus douce et plus équilibrée » Entretien avec Serge Guérin

 Internet : s'y mettre ou ne pas s'y mettre ? Immersion dans un cours d'informatique

 A l'ombre des Ehpad Reportage en maison de retraite

 Tous les âges à tous les étages Enquête sur les nouveaux habitats coopératifs

 Les Babayagas : une tentative de collectif

 Les seniors pris pour cible  Enquête sur la silver économie

Comme sur des roulettes Rencontre avec un Géo Trouvetou nonagénaire

 Aidants pour dépendants Témoignages des proches de malades d'Alzheimer

Pour une société « sans miroir assassin » Entretien avec Suzanne Weber

 La mort douce et choisie : un droit à conquérir. Enquête sur l'euthanasie

 

Sommaire du numéro 6 :

- Alternatiba, un village itinérant pour le climat

- Dossier Place aux vieux!

- Portfolio : tempête de sable au désert blanc

- Retour vers la consigne

- Brèves lues dans la presse

- A Rouen, l'éphémère Zad urbaine

- Les billets d'humeur de Prince Ringard

- Retour sur Lutopik #5 : le Bec Hellouin en débat

- Nouvelle : L'art de vivre, par Antoine Delahaye

- BD : Monstre Côtelette

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